L'aire de rien
Parmi les gens que je croise régulièrement dans le train sans les connaitre, j'oublie souvent de parler de ceux que je croise le soir. Faut dire que c'est moins évident d'y penser une nuit après les avoir vus. En tout cas, presque tous les soirs, je croise la liseuse.
Ca doit bien faire un an et demi qu'on se croise régulièrement. On ne s'est quasiment jamais parlé. Une fois, le scientifique (enfin, j'ai fait des études qualifiées comme tel) qui sommeille en moi a craqué face à sa grille de sudoku et j'ai du lui indiqué un chiffre manquant, mais c'est à peu près tout. Elle monte en cours de trajet,souvent à l'avant du train. On descend à la même gare. On ne se connait pas, alors on ne se parle pas. On se reconnait vaguement des yeux, mais c'est à peu près tout. On ne s'évite pas, mais on ne s'approche pas non plus. Je crois qu'elle s'appelle Valérie. C'est pas le nom que je lui aurai collé. Je ne suis pas sûr que ce soit le sien d'ailleurs, j'ai cru déchiffrer de loin les hiéroglyphes de sa carte de train, à la faveur d'un contrôle. Elle a toujours quelque chose à lire. Souvent de gros romans, mais parfois aussi des magazines, des journaux ou ce qui ressemble à des cours. Elle n'a pas l'air d'une étudiante pourtant. Peut-être qu'elle est prof, je ne sais pas. Avec son sac contenant livres, magazine, feuillets et goûter, et son air sérieux sans être austère, j'ai du mal à m'imaginer ce qu'elle peut faire dans la vie. Ce n'est pas une bombasse, mais j'ai tendance à la trouver jolie. Sans plus. Elle voyage toujours seule. Ca ne l'empêche pas d'avoir un air discret mais joyeux. Avec ses bagues sur la main droite, je n'arrive pas à me décider sur son statut marital. Je la verrai bien fiancée, je crois. Elle a l'air heureuse. Et tranquille.
En tout cas, elle plait à un autre gars du train du soir, qui s'empresse toujours de lui dire bonjour quand il la croise le soir, dans les escalators de la gare. Elle répond poliment, mais sans montrer d'intérêt particulier. Elle a une jolie voix. Et elle sourit quand elle parle. Elle se laisse porter par les escalators, ce qui me permet de l'observer un peu avant qu'elle s'engouffre dans le métro. Je ne sais pas si on se connaitra un jour. Ca n'a pas vraiment d'importance.