L'aire de rien
Le lundi matin, pour aller au bureau, j'avance la tête baissée. Bon, les autres jours aussi, mais le lundi encore plus. Et c'est comme ça qu'on découvre tout un pitit univers qu'on évite de troubler avec nos gros pas patauds.
Jean-Pierre, le lombric, était souvent de sortie au mois de mars. Comme des centaines de ses congénères, il venait s'échouer sur le trottoir, sans doute attiré par la pluie. Il était sorti boire un coup et hop! il était bourré, a glissé et s'est retrouvé sur le bitume, à essayer de traverser la route sans voir que s'il arrive déjà au caniveau, ce sera beau. Jean-Pierre fait pitié. Ou dégoute, c'est au choix. Kevin, l'écolier, lui hésite entre l'avaler ou l'exploser à coup de tatanes. Choix cornélien qui se résoudra tout seul quand Jean-Pierre, n'y tenant plus, répandra une substance blanchâtre dégueu, pour essayer d'indiquer sa position aux équipes de secours. Depuis, il est porté disparu. Il faut dire qu'il n'avait aucune chance, le trottoir est un domaine réservé. Le roi du coin, c'est Elvis. Tout cuirassé, Elvis le cloporte règne en maître sur le territoire qui va de la pelouse au goufre des égouts. Il a beau avoir l'air placide, il faut pas venir l'emmerder. C'est comme ça que le gros Tony, qui pensait pouvoir installer ses 14 pattes de crustacé sur le carré d'Elvis s'est vite retrouvé le ventre à l'air à faire le bonheur de Roger, le merle.
Ah ça rigole pas sur le chemin du bureau. J'ai encore jamais vu une fourmi. Les habitants du coin, c'est des warriors. Elvis résiste à tout. La pluie, le soleil, les écoliers, Sarkozy, tout. Il faut investir dans le cloporte, c'est l'avenir de la planète.