L'aire de rien
Lui, je me souviens que je l'avais pêché dans une ruelle. Il faisait un barouf pas possible parce qu'il n'arrivait plus à se lever, et ceux qui l'avaient manifestement jeté là se préoccupaient peu du fait qu'il ait de vieilles poubelles en fer à côté de lui. Le genre qui fait bien du bruit, pour peu que tu te sentes une âme de cymbaliste.
Et vu ce qu'il tenait ce soir là, il était prêt à reprendre la carrière de Rémy Bricka, là où ce dernier l'avait enterré. On pouvait voir et sentir (un sent et lumière) aux résidus chamarrés de sa chemise qu'il avait testé quelques mélanges alcooliques ce soir là. Et vu les traces qui lui restaient au bord du nez, il n'avait pas fait que boire. Pour l'heure, mis à part réveiller tout le quartier pour qu'on vienne le ramener chez lui, il se battait surtout pour essayer de rattraper son portefeuille qui était tombé à un mètre de lui. Un myopathe s'en serait sans doute mieux sorti. Comme le pauvre homme me faisait pitié, j'acceptais de lui vendre son adresse (les méfaits de l'alcool sur le gruyère intra-cranien). Et comme il était bien disposé de la carte bleue, je le ramenais même chez lui.
C'est là qu'il me raconta son histoire. C'est qu'il avait la cuite volubile, le gaillard. Ah c'est sur qu'avoir des siècles pour qu'on se foute de votre gueule et qu'on vous érige comme premier bênet du monde, y avait de quoi donner envie de se noyer l'orgueil. Evidement, ce petit con ne pouvait pas habiter un rez-de-chaussée. Il ne pouvait plus dormir au niveau du sol, qu'il me dit. Son appart était un vrai foutoir. Pas le genre ado attardé. Plutôt Beyrouth. Ca devait lui rappeler son premier logement. Enfin, ce qu'il était devenu depuis. Quel intérêt pouvait-il avoir pour les arts ménagers? Après tout, nous lui devons tout. Il pouvait bien nous laisser ça. Et puis il a été trop sérieux quelques siècles, depuis, il se lache. Les seuls trucs qui échappaient à la masse informe, c'était les tableaux au mur. Que des représentations d'Oedipe. Dans un grognement, il m'explique qu'Oedipe était peut-être un enculeur de maman, mais lui au moins, il a connu la sienne. Adam se considère un peu comme le premier orphelin du monde, dans le sens où il n'a qu'un père. Eve au moins a une cotelette comme génitrice. C'est toujours mieux que rien.
Je l'abandonne dans sa décharge. Je me doute qu'après avoir cuvé, s'il ne s'est pas encore fait expulsé, il retournera faire la fête. J'ai pas osé lui parlé d'Eve. Je ne suis pas sur qu'il ait encore envie d'entendre parler d'elle.